Le prix du riz et ce qu'il nous apprend sur les statistiques

Benjamin Disraeli, deux fois Premier Ministre de Grande-Bretagne, avait l’habitude de dire: « il y a trois façons de mentir: par omission mensongère, par mensonge pur et simple et avec statitisques à l’appui. » Il ne serait donc pas surpris aujourd’hui de nous voir, avec nos méga-ordinateurs gérant le monde, les banques et nos démocraties, inondés par un déluge de statistiques, dans le seul but de nous cacher de simples vérités.

Prenez par exemple les crises alimentaires récurrentes dont on nous rebat les oreilles de temps à autre. L’augmentation spectaculaire (en 2008) du prix du riz est, on nous le dit, le résultat d’un déficit de production provoqué, devinez, par les carburants agricoles. Ici, on vise l’éthanol, produit dérivé d’un champ et non d’un puits. Ce déséquilibre entre la production et la demande serait donc inévitable d’autant que le Chinois et l’Indien se mettent soudainement à manger beaucoup plus de riz que de coutume. C’est au reste ce que montre un arsenal impressionnant de statistiques.

Mais j’ai un problème avec les chiffres fournis. Les additions ne tombent pas justes. Prenez par exemple le prix du riz. Il a augmenté de 75% en neuf mois. Le maïs a fait de même (l’éthanol est produit à partir de cette céréale) et les œufs aussi (que fait-on avec tous ces œufs ?).

Pour l’Asie, le riz est une chose sérieuse, car c’est ce que mange toute la population asiatique et elle est fort nombreuse. Mais le prix du riz est-il décidé au Vietnam, ou bien aux Philippines, sans parler de la Chine ? Non, absolument pas. Il est fixé à Chicago. C’est bizarre car les Etats-Unis ne fournissent après tout que 2% de la production mondiale de riz.

Ce que je sais sur le riz, c’est que le monde en produisit environ 645 millions de tonnes en 2007 (395 millions en 2003 et seulement 474,8 million en 2013/14 !). Ainsi entre 2003 et 2007, la production a augmenté de 63%. Entre temps la population humaine est passée de 6 milliards à 6,6 milliards (+10%). Même si nous consommions tous du riz (et ce n’est bien entendu pas le cas) nous avons donc 63% versus 10%. Voilà qui torpille l’idée qu’un déséquilibre entre offre et demande est à la source d’une augmentation de 75%. En fait, si déséquilibre il y a, c’est dans l’autre sens et les gourous de la science économique nous ont dit que dans ce cas, les prix baissent.

Allons plus loin. Sur trente ans (voir le graphe ci-dessous), la tendance respecte ce que le bon sens nous dit. La production augmentant plus rapidement que la consommation (elle augmente six fois plus vite que la croissance démographique), le prix du riz à la tonne baisse. Puis nous arrivons à cette année fatidique – 2007 – où tous les prix de denrées agricoles augmentent en flèche par le même pourcentage : 75%. Cette simultanéité seule au reste démolirait le discours des analystes mais ces derniers ont l’imagination fertile pour justifier l’injustifiable.

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Avons-nous oublié quelque chose dans l’équation ? Ah, oui, le prix est exprimé en dollars américains. Faut-il alors utiliser un déflateur pour tenir compte de la chute de la monnaie américaine depuis la période Reagan ?

C’est un exercice difficile parce que nous n’avons plus l’or comme point d’ancrage. Aujourd’hui tout bouge, tout change. Nous sommes sur une pente savonneuse.

Pour y voir clair, choisissons une nouvelle monnaie dont on parle encore rarement et qu’on n’utilise toujours pas dans les instances internationales parlant économie : l’euro. Ce n’est pas que l’euro n’existe pas, mais c’est que l’Europe n’a pas l’habitude de financer des déficits commerciaux et fiscaux en imprimant des billets de banque à tout va (aujourd’hui les Américains ont inventé le « quantitative easing » qui autrefois était connu sous le nom de planche à billets). Donc il y a assez peu de bons du trésor exprimés en euros pour satisfaire l’appétit de la Chine et du Japon.

L’euro par rapport au dollar est une histoire un peu effrayante. A sa création (janvier 1999) l’euro était fixé à un taux de 1,18 dollar contre 1 euro. Il plongea rapidement grâce aux commentaires des opérateurs de Wall Street et des courtiers (les mêmes qui nous expliquent le cours du riz). En octobre 2000, un euro n'achetait plus que 82,305 centimes de dollar. La fin de l'euro était annoncée dans tous les journaux. Evidemment il n'en fut rien. Ce mouvement de balancier était pourtant hautement instructif.

Regardons ainsi le graphe du prix du riz. On constate qu’à la même époque, au plus bas, autour de 200 dollars la tonne, il vaut 242 euros. En 2007, le prix moyen était revenu à 350 dollars, soit exprimée en dollars, une augmentation substantielle. Oui, mais en euros, le prix en 2007 est aussi et encore de 240 euros, soit zéro inflation sur la période. Rien ne justifie le mot « crise » qui revient dans la presse financière, si ce n'est la crise du dollar. Mais on n'en parle pas.

En 2008, le prix du riz est catapulté à 500 dollars la tonne (ce qui constitue un record qui restera dans les annales pour longtemps) et là tout le monde panique. Sauf que le prix exprimé en euros est alors seulement de 315 euros, soit + 30% en 8 ans, soit 3,5% par an – pas de quoi alimenter la une du Wall Street. Une telle inflation ne provoque aucune panique. Elle n’est pas malsaine. Ce qui passe sous silence, et fut passé sous silence, c’est que de 2000 à 2008, le dollar s’est effondré car il en faut 1,5849 pour acheter un euro.

Pour éliminer les distortions introduites par l’utilisation du dollar sur l’économie mondiale et le rideau de fumée que cela produit, un économiste et politicien belge, Philippe Defeyt de l’Institut du développement durable, a posé la question suivante : combien de temps fallait-il travailler en 2008 pour acheter des objets de la vie quotidienne (il en sélectionna treize) ? Après tout le temps est le seul dénominateur incompressible de la vie humaine.

Prenons le pétrole (qui est l’objet de crises permanentes bien que tout ce qui les justifie sur le papier se soit avéré un mythe total). Combien de temps fallait-il travailler en 2008 pour payer 40 litres d’essence à la pompe ? En 1983, quand le prix du barril était à 31,95 dollars (avant de baisser), Philippe Defeyt calcule qu’il fallait travailler environ 375 minutes. En 2008, le temps tombe à 325 minutes (soit – 13,3%). Donc si la mesure du prix est le temps de travail (et qu’est-il d’autre en fait ?), le prix était en baisse, quant bien même nous étions abreuvé d’informations nous disant que le prix du pétrole était extravagant, et que c’était la fin du monde. Philippe Defeyt ne considère même pas sur ce produit de consommation qu’est l’essence à la pompe que pour le même litre, les voitures parcourent deux fois plus de kilomètres que par le passé. Ainsi le pétrole, converti en équivalent temps horaire, est meilleur marché que par le passé.

Bien entendu l’exemple de Philippe Defeyt ne s’applique qu’à la zone euro et n’est donc pas exportable. D’autres économistes, dans d’autres pays devront refaire les calculs pour leur pays. Mais la zone euro est aujourd’hui la plus large économie du monde, un fait que Wall Street, Washington et les Nations-Unies (dont le budget est en dollars) veulent ignorer à tout prix.

Que nous apprennent tous ces chiffres et pourquoi autant de confusion dans les esprits ? Le première chose, c’est qu’il ne faut jamais croire une statistique, quelle qu’elle soit. Ce n’est pas qu’un graphe ou un autre soit faux. C’est qu’ils ne sont qu’une représentation partielle de la vérité et ce sont nos hommes politiques qui font le tri entre une donnée et une autre. Le monde des statistiques est un monde hautement raffiné, sans doute trop pour notre bien. Le grand Darrel Huff disait il y a longtemps dans un petit ouvrage merveilleur (How to lie with Statistics) que tout échantillonnage a un défaut sui generis et est biaisé par celui qui le constitue. Aujourd’hui toutes nos données économiques sont biaisées par le dollar et les manipulations qui en fixent la parité (c’est au grand jour puisqu’après LIBOR nous avons le scandale majeur du FOREX où sont impliquées les mêmes banques).

La seconde leçon c’est qu’il n’y a jamais de crise absolue et que les prix artificiels des matières premières, du pétrole et d’autres denrées ne peuvent sur le long terme se justifier quand il existe une distorsion majeure entre production et consommation.

Les courtiers de Chicago et le milieu financier ne sont pas d’accord. Vraiment ? Il est maintenant évident que le volume des transactions entre acheteurs et vendeurs de matières premières et de produits agricoles n’a aucun rapport avec une réalité tangible (comme la tonne de riz ou le baril de pétrole).

Tout homme de bon sens peut comprendre que si la volume de la production de riz a augmenté de 63% sur une période, le volume de transaction suit et peut donc augmenter de ce chiffre ou même un peu plus. Disons que si ce volume augmente de 100% au lieu de 63%, les activités spéculatives se sont accélérées et ont augmenté de 50%. Mais quel est le chiffre réel de cette accélération ? C’est en fait en dizaine de milliers de pourcentage qu’il faut compter ! Ceci est possible parce que les principaux opérateurs ne sont pas des individus mais des « hedge funds » empruntant sur des opérations futures (ce qui est en fait des imprimeurs de billets de banque).

Qu’est-ce qu’une opération future ? C’est une opération où un opérateur s’engage à acheter ou à vendre à un prix donné à une date future une quantité de riz ou bien une quantité de pétrole. Ce genre de contrat est monnaie courante et ils se chiffrent chaque jour par dizaine de milliers (grâce aux méga-ordinateurs qui permettent de les réaliser en micro-secondes).

Nous voici donc avec une denrée alimentaire de base dont la production avait augmenté de 63% tandis que les courtiers la vendaient quelques milliers de fois pendant la même période. Ne soyons donc pas étonnés du résultat. Le prix ne veut plus rien dire.

Beaucoup de professeurs de cette pseudo-science qu’est l’économie ont essayé de justifier la pratique des contrats futurs. Ils ont toujours existé, car selon eux ils diminuent les risques de volativité du prix. Sans doute était-ce vrai quand un seul bateau hollandais arrivait à Rotterdam avec du poivre, les autres ayant coulé en route. C’était au X VIIe. Il est temps de faire face à la réalité. Feu Lehman Brothers, une institution si considérée de son temps, a admis avant de couler qu’elle avait eu un fonds spécialisé dont les engagements futurs dépassaient plusieurs centaines de fois ses fonds réels. Autrement dit, en clair, Lehman Brothers avait imprimé cent dollars alors qu’elle n’en avait qu’un dans ses caisses.

Quid de notre futur ? Je ne suis pas madame Irma, mais l’histoire nous a appris, sans exception, que ce qui monte doit un jour redescendre. Et lorsque vous imprimez de l’argent-papier, vous en détruisez la valeur. Tous les ducs et tous les rois l’ont fait au Moyen-Age quand tout espoir était perdu. L’administration Bush Junior n’a fait que cela, année après année, pour payer le désastre iraquien, puis afghan. La FED (banque centrale des Etats-Unis), pour sauver les joueurs a emprunté (lisez – imprimé) entre janvier 2008 et avril 2008, 335 milliards de dollars. Le montant est sans précédent. Depuis 1919, le maximum levé ainsi n’a jamais été de plus de 30 milliards sur douze mois, et la moyenne fut un petit 10 milliards par an. Depuis, comme u ivrogne habitué à la bouteille, la FED n'a cessé de faire fonctionner sa planche à billet.

La facture, c’est aujourd’hui : le dollar a perdu ses dorures, ses prétentions et sa réputation. Il a aussi perdu sa raison d’être. En fait, clairement, c’est la fin de Bretton-Woods II et de l’emprise du dollar sur l’économie mondiale. C’est la fin d’un ordre mondial qui datait de 1971. Les prouesses de l'administration américaine n'ont servi qu'à accélérer le déclin de l'empire et de sa monnaie.

Nous ne savons pas exactement quelles en seront les conséquences, mais deux choses sont certaines : un réalignement des monnaies et de tout le micmac qui les accompagne est inévitable, et l’architecture internationale de la finance va s’effondrer. Les banques sont, pardonnez l’expression, dans la m…e jusqu’aux genoux et au-delà, et nous aussi. Les hommes politiques n’ont pas la moindre idée de ce qui les attend, car ils n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe, à cause des statistiques bidons qu’on leur fournit jour après jour et qu’ils ne veulent pas questionner. Ils suivent un scénario écrit il y a longtemps sans réaliser que la donne est nouvelle, et sans précédent. La FED imprime des billets plus vite que jamais, les banques américaines tombent l’une après l’autre, chacune demandant des injections massives de dollars dévalués.

J’ai toujours été connu pour décortiquer le chaos et les politiques qui l’accompagnent, étant viscéralement « non-PC ». C’est parce que mon regard ne se porte pas à l’antichambre d’un cabinet ministériel mais sur le long terme, sur l’histoire et sur le futur, qui ne saurait inventer une nouvelle société ou un nouvel homme. Nous sommes trop vieux pour cela. Et si vous voulez la preuve de ma méthode, ce billet vous la fournit. On ne parle plus cette semaine du prix du riz ou même du prix du pétrole. On est habitué à ces crises d’hier qui redeviennent de temps à autre la nouvelle crise.

Qu’est ce que cela signifie ? Etait-ce de vraies crises, ou des crises opportunes pour faire oublier les vrais problèmes ? Nous vous laissons juger, mais ce que ces crises (et je ne liste pas ici, elles vont du riz au sida en passant par le réchauffement global ou le trou de l’ozone…) nous apprennent, ce que le lecteur doit garder à l’esprit, c’est que les chiffres, les graphes, les pourcentages, sont là pour nous tromper.

 

Serge Berthier

publié en anglais en mai 2008 (Asian Affairs magazine). La version française date de 2014. Nous l’avons traduit parce qu’il n’a pas vieilli. Aujourd’hui, quelques crises plus loin, LIBOR et FOREX en plus, sans compter l’affaire Kerviel, rien n’a changé. Pas un directeur de banque ayant une notoriété quelconque n’est allé en prison alors que tous, sans exception, ont couvert des activités illégales ou frauduleuses.

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