Quand les gros maigrissent, les pauvres meurent

Une grande partie de l'Occident a désormais deux ennemis : la Russie et la Chine. Il me semble opportun étant donné la mode actuelle d'illustrer comment nous nous les fabriquons en commençant non pas par l'objet de mon livre : "Chine : comment l'Occident se fabrique des ennemis", qui vient de sortir, mais par son voisin, la Russie.

En effet, la période tragique que nous vivons a accéléré la naissance d'une alliance tous azimuts entre ces deux pays face à l'Europe qui a fait sienne la guerre qui se déroule en Ukraine, le régime au pouvoir refusant de déclarer la neutralité de ce pays. L'Europe se lance dans une guerre économique face à un bloc politique et économique comptant 1,6 milliard de gens vivant sur un territoire continu de 25 millions de km2. Les déclarations venant des officiels de Bruxelles, notoirement celle comparant l'économie russe à celle de l'Espagne, montrent que nous n'avons pas réellement pris la mesure de cette nouvelle situation géostratégique.

Est-ce surprenant ? Pas vraiment. Les gouvernements européens n'ont jamais su mesurer la puissance de la Russie et de la Chine, individuellement ou collectivement, notamment parce que la presse internationale anglo-saxonne continue de dénier le titre de "première économie mondiale" à la Chine. Le bloc sino-russe est considéré à la même aune.

Quand les gros maigrissent, les maigres meurent.

En Europe, il semble que nos vieilles habitudes viennent en effet de reprendre. Souvenons-nous que toutes les guerres qui ont eu lieu entre les familles royales, siècle après siècle, avaient pour raison des ambitions territoriales inassouvies par des mariages et ceci aussi loin que l’on remonte dans l’histoire. Même après le siècle des Lumières, même après la révolution, l’obsession territoriale resta au centre de tous les enjeux. Sous Louis XIV, Louis XV, Napoléon et nous pouvons continuer la liste jusqu’à la seconde guerre mondiale, des villes ont changé plusieurs fois d’identité et de propriétaire. Par exemple, Naples fut donnée à la famille de Lorraine en échange de son duché français pour faciliter un mariage avec l’héritière du trône d’Autriche. Ceci est un petit exemple parmi mille. L’Alsace et la Lorraine, pour ne parler que de ce coin de France, sont au reste un bon exemple de la mentalité européenne en matière de souveraineté et d’enjeu financier.

Cette habitude explique sans doute l'hystérie bruxelloise à propos de l'Ukraine. Alors que l'objet de la querelle est l'accession de ce pays à l'OTAN, une organisation belliqueuse comme le souligne sans cesse la Chine qui ne lui pardonne pas le bombardement de son ambassade à Belgrade, la Russie exige que son voisin reste neutre. L'Europe parle désormais de "ruiner" celui qu'elle considère l'agresseur en fournissant des armes à un pays avec lequel elle n'avait pas d'accord de défense, bafouant ce qu'elle prétend défendre, c'est-à-dire les principes adoptés par tous les membres des Nations-Unies. Tout cela a déclenché une spirale dangereuse pour tout le monde, c'est-à-dire les participants mais aussi les spectateurs.

Le récent fiasco SWIFT a montré que les choses ont changé. En effet, le G7 croyant qu'il détenaient une arme de dissuasion massive avec ce systèm l'a utilisé contre la Russie, pensant aider l'Ukraine à résister aux demandes de son voisin et accessoirement montrer que l'OTAN était plus qu'une alliance militaire. L'idée était que cela suffirait à plier Moscou et à faire peur à Pékin.

Les conseillers financiers de nos gouvernements occidentaux avaient oublié, par arrogance, il n'y a pas de doute là-dessus, un détail d'importance. Ces deux pays n'ont pas besoin de nous. Dès 2014, ils avaient tranquillement travaillé à la mise en place de deux plateformes équivalentes à SWIFT et cela sans faire appel aux fabricants de logiciels ayant un quasi-monopole aux Etats-Unis et en Europe (je pense ici à Microsoft mais aussi Alphabet et Amazon).

En Chine, SWIFT s'appelle SPFS, en Russie CIPS. On a vu le résultat. Le rouble qui devait sauter parce que les sept plus grandes banques russes avaient été exclues le 2 mars 2022 du système SWIFT, ce qui devait paralyser toute l'économie russe, n'a pas sombré. Pire, il est revenu plus fort (autour de 70 roubles pour 1 euro et 69 roubles pour 1 dollar soit le niveau du début 2020). Certains analystes prévoient même un cours autour de 50. Notons que le FMI avait calculé qu'en PPP (Purchasing Power Parity), le rouble valait autour de 30. Mais qui a écouté à Bruxelles et à Washington ? Personne.

L'arme de destruction massive s'avéra un pétard mouillé. Si on ajoute le gel illégal des réserves souveraines russes qui sabordent toutes les règles de swap dont vit le milieu financier international (y compris les états), l'Occident vient de saborder les deux piliers du système monétaire sur lequel il gérait sa dette. C'est ce qu'on appelle se tirer une balle dans le pied. Les conséquences sont multiples dans plusieurs domaines que nous n'allons pas aborder ici.

En ce qui concerne la Chine qui ne souhaite pas voir sa monnaie devenir un nouveau dollar, c'est un pays sans dette souveraine (tout comme la Russie). De ce fait, elle se retrouve désormais dans la situation de la Suisse à chaque crise financière. Son problème est de lutter contre l'appréciation de la devise sur le marché international pour préserver son commerce extérieur. C'est le monde à l'envers.

Les deux plateformes que je mentionne ici (SPSF et CIPS) couvrent 104 pays. En particulier elles couvrent tous les producteurs de matières premières. Ajoutons que l'Inde et la Turquie profitent aussi du système CIPS. De fait l'utilisation du dollar dans le commerce de ces pays devient l'exception.

Les paysdu G7 ont tellement perdu de légitimité dans le discours politique que même le Qatar en prit note dès le 26 mars 2022. Ce jour-là, son ministre des affaires étrangères accusa ouvertement les Etats-Unis et l'Europe d'être les champions du double-jeu. Pour cette raison, il annonça (l'Arabie Saoudite à ses côtés) que les pays producteurs de pétrole de la péninsule arabique n'appliqueraient pas les sanctions visant la Russie.

La prétention américaine à fixer les "règles du jeu" du monde est désormais ouvertement contestée. On dit tout haut ce qu'on pensait tout bas, chacun à sa façon. Medvedev, ancien président et premier ministre de Russie, actuellement le nº2 du conseil de sécurité du pays (Poutine est le président de ce conseil), pense que "Le monde unipolaire, c'est fini. Ça ne reviendra pas. Qu'ils le veulent ou non, les Etats-Unis et l'Europe vont devoir s'adapter à un nouvel ordre monétaire où les pays qui ont une économie avancée, des finances publiques saines et un système monétaire fiable seront les décideurs. C'est un nouveau monde qui s'ouvre où ceux qui impriment du papier pour couvrir leur déficit ne seront plus écoutés". Nous voyons déjà les prémisses de tout cela.

Les gros maigrissent, les autres meurent…

Le club des gros s'appelle le G7. Ce club sélect des plus grandes économies du globe de l’époque fut créé par le président français Valéry Giscard d'Estaing. C'était en 1975. L'ordre du jour de la première réunion était de discuter des conséquences de la fin de la convertibilité du dollar en or, une décision prise unilatéralement par les Etats-Unis " en 1971. C'était un aveu de faillite mais on fit semblant de l'ignorer. La solution proposée était de renflouer cette faillite grâce au pétrole qui fut pris en otage. Il l'est encore. Ce qu'on a appelé la première crise pétrolière (octobre 1973) n'eut pour objet que de faire passer le prix du baril de 2,59 dollars à 11,65 dollars (+449%). Ce fut atteint en mars 1974.

Pourquoi ce niveau de prix ? Parce qu'il permettait aux Etats-Unis de produire leur pétrole et de dégager des marges permettant de servir leur dette. C'était en fait le tonneau de danaïdes car l'abandon des accords monétaires de 1944 avec le verrou de l'étalon-or sur le dollar avait ouvert la porte à tous les excès. Libérés de toute contrainte, les Etats-Unis allaient désormais vivre au-dessus de leurs moyens. Cela aboutit aujourd'hui au budget faramineux du Pentagone que le pays ne pourrait se permettre s'il ne creusait sa dette un peu plus tous les jours. Voilà l'essentiel de la règle du jeu auquel jouait le premier G7 et qui se joue encore.

A l'époque, ce club pesait alors plus de 70% de l'économie mondiale. Y vivaient 513 millions d'habitants. Ce n'était que 14% de la population du globe mais c'était la plus riche. Le tiers-monde n'avait que 30% de l'économie mondiale à se partager pour nourrir 86% de la population du globe. Parmi ces pauvres il y avait alors la Chine, l'Inde, l'Indonésie et même la Russie.

Passons rapidement sur les diverses péripéties de la vie de ce club pour arriver à aujourd'hui. A la veille des hostilités en Ukraine, le G7 pesait 38 239 trillions de dollars (PPP). Ce n'est plus qu'un petit 40% de l'économie mondiale. Y vivent 777 millions de gens, c'est-à-dire moins de 10% de la population du globe. Ces chiffres interpellent. Le G7 qui prétend diriger l'économie du monde n'en possède même pas la moitié. Est-ce viable ? Bien entendu non d'autant que les décisions prises par le G7 envers la Russie sur divers fronts (réserves, pétrole, gaz, etc) l'affaiblissent un peu plus tous les jours. Nous vivons donc une partie de poker menteur.

La prédiction de Lao T'seu va-t-elle alors se réaliser?

Probablement pas, parce que les plus riches joueurs d'aujourd'hui ne sont pas présents dans le G7. La transmission de pouvoir a donc déjà eu lieu. Les plus grandes économies exclues du club G7 pèsent déjà plus lourd que le G7. Appelons cela le néo-G7. En font partie la Chine (nº1) l'Inde (nº3) la Russie (nº6) le Brésil (nº7), l'Indonésie (nº8), la Turquie (nº11) et le Mexique (nº13). Tous ces pays sont contre les sanctions et donc pro-russes dans le nouveau jargon occidental. Ce néo-G7 pèse 46 463 trillions de dollars (PPP) soit 21,5% de plus que le G7.

Certains analystes évoquent souvent un autre groupe plus restreint mais qui comporte la première économie africaine. Il s'agit du BRICS, composé du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud. Le groupe pèse 39 707 milliards de dollars (PPP). Il est lui aussi plus gros que le G7.

Une page est donc en train de tourner, tant sur le plan institutionnel que sur le plan monétaire et économique sur fond de tambours en Ukraine. On est bel et bien en train d'assister à l'enterrement de l'architecture monétaire et économique issue de la deuxième guerre mondiale. Et cela semble irréversible.

Nous avons assisté à des scènes inenvisageables il y a seulement deux ou trois ans. Prenons la visite de Liz Truss, alors ministre des affaires étrangères britanniques à Delhi. Que s'est-il passé ? "C'est intéressant de voir qu'il y a une campagne concertée (des pays du collectif occidental) envers notre décision de continuer à acheter du pétrole russe. J'ai regardé les dernière données sur ce sujet. En mars, l'Europe a acheté 15% de plus de pétrole qu'il y a trois mois aux Russes. C'est tout à fait normal quand les prix montent que nous cherchions à acheter ce dont nous avons besoin au meilleur prix pour notre peuple et défendre nos intérêts. Je pense aussi que dans trois mois, on constatera que les acheteurs seront encore les mêmes et l'Inde ne sera même pas parmi les dix premiers acheteurs du pétrole russe" lui dit alors le ministre des affaires étrangères indien, S. Jaishankar, qui la recevait. Comble de l'humiliation, se trouvait à Delhi en même temps Sergey Lavrov. Il fut reçu par le premier ministre indien Modhi après son entretien avec son homologue indien. La ministre britannique n'eut pas ce privilège.

Ce qui donne aujourd'hui autant d'assurance à tous ces pays, c'est en fait l'existence d'une alliance tous azimuts entre la Russie et la Chine. qui "se soutiennent fermement sur les questions concernant les intérêts fondamentaux de chacun et la sauvegarde de la dignité de chaque pays", a déclaré Xi en février 2022. "Par sa proximité et son efficacité, cette relation surpasse même une alliance".

Cela stabilise un territoire économique qui couvre plus de 25 millions de km2, où vivent plus de 1,6 milliard de gens et où se trouvent toutes les matières premières dont ont besoin les économies modernes. Il n'y a rien de comparable ailleurs.

Le monde est en train de prendre une autre direction et elle ne passe pas Washington. Nous en avons eu immédiatement la preuve avec une réunion qui eut lieu fin mars 2022, à Tunxi (Province de Anhui).

S'y déroulait la troisième réunion des ministres de affaires étrangères des pays voisins de l'Afghanistan. Se retrouvèrent pour plusieurs jours Wang Yi, le ministre des affaires étrangères chinois et conseiller d'état de Chine, Rachid Meredov, ministre des affaires étrangères du Turkménistan, Sardor Umurzakov, ministre des investissements et du commerce international d'Uzbekistan, Shah Mahmood Qureshi, ministre des affaires étrangères du Pakistan, Hossein Abdollahian, ministre des Affaires étrangères d'Iran, Muzaffa Ashouriyon, ministre de la Justice du Tajikistan ainsi que Sergey Lavrov, ministre des affaires étrangères de Russie. Cet aéropage de dignitaires représentait une population de 1,9 milliard vivant sur plus de 29 millions de km2 riches en minerais de toutes sortes. Le communiqué de cette réunion a annoncé la création de trois groupes de travail pour articuler une politique commune afin d'aider l'Afghanistan à se reconstruire économiquement, socialement et diplomatiquement. Aujourd'hui, pour tous ces pays, la priorité est donnée à l'économie car les milliards dépensés dans une guerre futile n'ont pas rendu l'Afghanistan plus riche mais plus pauvre. La Chine qui a accueilli une émigration sauvage des Ouïghours qui vivaient depuis la nuit des temps entre la Chine, le Tadjikistan et l'Afghanistan lorsque l'Afghanistan est entré en guerre civile, essaie désormais de réactiver le secteur minier de la région frontalière du Xinjiang afin de créer des emplois. C'est cela la priorité. Les autres pays ont les mêmes car les populations appauvries sont les réservoirs inépuisables du terrorisme comme le montre la situation du Mali ou du Niger en Afrique, pour ne citer que ces deux pays faisant face à une natalité galopante.

La réunion de Tunxi est juste un exemple pour montrer que sous la houlette de la Chine, cette partie du monde se passe très bien des Américains et des Européens.

Le pétrole, le talon d'Achille de Bruxelles.

En Europe, Jorge Borel, le ministre des affaires étrangères du bloc, a eu le malheur de comparer l'importance de la Russie à l'Espagne. Je ne sais d'où lui venait cette idiotie. La Russie n'est pas l'Espagne. C'est tout simplement le premier producteur mondial d'hydrocarbures. C'était peut-être une façon de rassurer les foules que de nier cette situation car on avait dans l'idée de s'approvisionner ailleurs pour se débarrasser de cet ennuyeux fournisseur.

Le Qatar a mis les choses au point pour les autres. Même l'Agence Internationale de l'Energie (IEA en anglais), basée à Vienne, a prévenu les apprentis sorciers. Son directeur l'a encore dit le 6 mai 2022 "Nous sommes à mi-chemin de la première crise globale dans le domaine de l'énergie. On a vu dans les années 1970 les conséquences de la première crise pétrolière. Mais il ne s'agissait alors que de pétrole. Gardons à l'esprit que la Russie est le plus grand exportateur de pétrole et de gaz de la planète et un acteur incontournable dans le monde parapétrolier. Donc toutes sanctions imposées à la Russie, ou toutes actions imposées par le Kremlin, auront des conséquences graves pour le marché de l'énergie".

La Chine, prudente compte-tenu des déclarations hostiles à son égard de la part du Pentagone (notre ennemi nº1, c'est elle, dit le Général Milley) grand acheteur de produits énergétiques pour soutenir son développement, se fournit partout et de préférence dans les pays où les Etats-Unis sont déconsidérés. Elle est le premier acheteur en Irak et en Iran. Elle se fournit bien entendu en Russie.

En 2021, la Chine importait plus de 72% de son pétrole. Ce qui souligne sa taille économique c'est que c'est également le cinquième producteur du monde de pétrole avec plus de 5 millions de barils/jour. Cette production devrait doubler dans les cinq années qui viennent. Elle sera alors au niveau de la Russie, de l'Arabie Saoudite et des Etats-Unis.

Pour préserver son indépendance politique, la Chine n'a aucun fournisseur indispensable. Le premier fournisseur du pays en pétrole est en 2022 l'Arabie Saoudite (15,9%), devant la Russie (15,5%), suivi de l'Irak (10,9%), l'Angola (7,9%), le Brésil (7,9%), Oman (7,3%), les Emirats Unis (5,5%), Koweit (5,1%). Les Etats-Unis fournissent 3,6% des besoins chinois en produits raffinés, et le Royaume Uni 1,2%. Ce sont des fournisseurs facilement remplaçables. Il est intéressant de noter que la liste de ses fournisseurs vient de s'allonger en 2022. Y figurent désormais la Guyana, (ex-Guyane britannique), la Corée du Sud, le Turkménistan et la Papouasie-Nouvelle Guinée. Pour ces pays, la Chine comme client leur permet de s'émanciper des grandes sociétés américaines ou britanniques. Tout cela n'est pas le fruit du hasard mais d'une planification précise de la diversification des risques.

La Russie a adopté elle aussi le principe de la diversification. On la présente accro à l'Europe mais en 2021 elle a vendu du pétrole à 36 pays, situés sur tous les continents. Sans doute Bruxelles aurait dû se renseigner avant de penser que le talon d'Achille de ce pays était son pétrole et son gaz. En 2021, la Chine était le premier acheteur de pétrole russe avec 70,1 millions de tonnes de pétrole russe (soit 30,6% du total exporté par le pays). Début 2022, donc bien avant le début des opérations militaires russes en Ukraine, un accord-cadre à long-terme a été signé pour augmenter les importations chinoises à 100 millions de tonnes par an, payés en roubles et non en dollars. Sachant qu'en 2021, la Russie a exporté 230 millions de tonnes de pétrole, il est clair qu'elle n'aura aucune difficulté en 2023 à écouler le pétrole que l'Europe ne veut plus acheter.

Le bloc Russie/Chine est donc dans ce domaine sans équivalent ailleurs.

Nous venons de parler pétrole, parlons maintenant gaz. Dans ce domaine, la Chine vient aussi de découvrir un champ géant de gaz de schiste dans la région d'Ordos, au nord-ouest du pays. En sortira 1,4 milliard de mètres cubes de gaz naturel par an avant 2025.

Cela reste modeste par rapport aux besoins du pays, car dans le cadre d'un développement vert, et donc d'une réduction de l'utilisation du charbon, la Chine a accéléré le développement du gaz comme source d'énergie. La consommation est en hausse constante, de l'ordre de 14% par an.

Comme tout ce qui se passe en Chine, il faut regarder en amont pour comprendre la stratégie chinoise et celle de la Russie dans ce domaine.

Les deux pays partagent 4 209 km de frontière derrière laquelle se trouvent des champs gaziers géants. En 2014, un accord-cadre de trente ans fut signé entre Gazprom et China National Petroleum Company (CNPC) pour fournir du gaz en Chine par un oléoduc long de plus de 3 000 km. Il part de la région sibérienne de la Yakoutie. Ce pipeline est surnommé "Power of Siberia".

La première livraison de gaz utilisant cet oléoduc dont la capacité est de 61 milliards de mètres cubes par an commença en 2019. Il existe également un oléoduc plus ancien mis en service en 2014 long de 1 833 km. Il récupère du gaz venant du Turkménistan, de l'Ouzbékistan, et du Kazakhstan. Sa capacité est de 55 milliards de mètres cubes.

La Chine est un gros consommateur de gaz, que ce soit du gaz liquéfié (GNL) ou naturel (GN) et en 2021, les importations de GNL ont augmenté de 18% et celle de GN de 22%. Le premier fournisseur de GNL reste actuellement l'Australie (39,3% de toutes les importations) mais l'alignement politique de ce pays sur les Etats-Unis va certainement conduire à une baisse considérable des importations chinoises. Elles sont en baisse de 4% au premier trimestre 2022 par rapport au dernier trimestre 2021. Le manque à gagner pour l'Australie est important. Pour la Chine, la compensation viendra de Russie et des républiques d'Asie Centrale, voire d'Iran.

Les Etats-Unis sont le second fournisseur de la Chine, dont la part dans les importations est passée de 4,8% à 11,6% (+187,4%) l'année dernière. Il semble bien que pour les Etats-Unis l'argent n'ait pas d'odeur. Le troisième fournisseur de gaz est la Russie. La Chine importe à la fois du GNL (en baisse de 9,9%) et du GN (en hausse de 154,2%). En 2021, l'augmentation globale des importations a été de 50%. La mise en service de nouveaux oléoducs en 2021 et 2022 va permettre d'augmenter de 60% les livraisons par rapport à 2021. La Russie n'a donc aucun souci à se faire. Tout ce que l'Europe, notamment l'Allemagne, ne reçoit pas est immédiatement revendu ailleurs. Ce principe de vases communicants est connu. Pourquoi l'Europe persiste à nier que sa politique de sanctions ne fait que jeter la Russie dans les bras de la Chine laisse perplexe.

Il y a plein de signaux indicateurs nous disant que, sans la Chine à bord, sanctionner la Russie ne fait que détruire la croissance européenne. Nous avons l'exemple que ça ne marche jamais. Ainsi l'Iran, le pays le plus sanctionné avec la Corée du Nord, alors qu'on essaie de l'étrangler depuis Washington, Londres et Paris, a vu la Chine investir massivement dans les développements que l'Occident avait abandonnés. L'Inde que l'on présente en Occident comme un concurrent stratégique de la Chine (mais qui n'est rien de cela) a au reste adopté avec l'Iran la même politique, d'investissement. On en voit les effets. Au grand désespoir des stratèges du Pentagone, le ministre du pétrole iranien annonçait le 23 mars 2022 que la production de pétrole et gaz du pays était revenue à son niveau d'avant les sanctions supplémentaires américaines de 2019. Les ventes ont augmenté de 40% en volume. En terme monétaire, les recettes 2021 ont augmenté de 250% par rapport à 2020.

Le monde ayant changé, nous sommes confrontés à des situations absurdes qui plombent les économies dites développées qui sont en voie de paupérisation. J'en cite une. Ursula Von de Leyden, qui laissa dans son sillage de ministre de la défense allemande de 2013 à 2019 une armée allemande ne pouvant pas aligner plus de dix hélicoptères de combat en état de fonctionnement, vient d'annoncer à l'Europe un plan "turbochargé "pour la 5G. Cette tactique ne cherche qu'à détourner l'attention du public mais elle souligne aussi une ignorance crasse du monde réel.

Comme tout le monde le sait, le leader mondial de cette technologie est la société Huawei, basée à Shenzhen. C'est la raison pour laquelle le Pentagone voulait la couler car on ne pouvait tolérer qu'une société chinoise soit un leader mondial dans un domaine de haute technologie.

Quelques jours avant qu'Ursula von der Leyden ne fasse son annonce qui occupa la première page des journaux européens, Huawei avait annoncé, à Shenzhen et non à Pékin, dans une réunion "low-key", ses résultats de l'année 2021. Ils étaient exceptionnels - Huawei n'avait donc pas eu besoin de l'Europe et des Etats-Unis pour survivre aux sanctions occidentales la frappant. Elle annonça son budget de recherche pour l'année 2022 : 20 milliards de dollars. Ce budget correspond au budget de la France dans la recherche, mais sur dix ans !

Mais le mieux était cette petite phrase : "Comme le développement et l'installation de la 5G en Chine est terminé, nous tournons notre attention désormais vers la 6G et le monde virtuel …"

Qui va dire à Ursula Von der Leyden que Lao T'seu avait raison ?

Serge Berthier

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