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B comme banane

 

Lorsque je vivais à Alger dans les années 1970, l'arrivée de bananes au marché était un événement. A peine le bateau était-il ancré que la rumeur courait. On se téléphonait.

- Va au marché, il y a des bananes.

- Non, c'est vrai !

- Mais oui, puisque je te le dis.

L'indépendance a un prix. Pour la ville d'Alger, ce fut le manque de bananes, de tomates, voire de viande ou de farine selon les saisons. Dans les années 1970, il fallait compter une matinée pour trouver l'essentiel, qui pourrissait abondamment un peu plus loin dans les oasis du sud ou dans la plaine de la Mitidja. Le poisson même était rare. Une révolution, c'est d'abord l'occasion de ne rien faire.

L'homme est maso. On vit une époque maso.

Le site originel d'Alger est celui d'un port antique que les Romains avaient nommé Icosium, qui signifie en langage punique " les deux îles ". Les Arabes adoptèrent le nom " al-Djazair " qui signifie la même chose. Mais les Arabes n'ont pas grand-chose à voir avec Alger.

La ville a été fondée au Ve siècle par Vespasien, cet empereur si fameux pour avoir dit "l'argent n'a pas d'odeur" lorsque l'un de ses familiers lui reprocha d'avoir inventé une taxe sur les urinoirs (les vespasiennes, aujourd'hui disparues de notre paysage par crainte d'y voir des satires y tripoter des petits garçons. Henry de Montherlant (1895-1972), qui y puisait son inspiration et ses plaisirs, s'en suicida).

Mais où donc est Alger ? Une ville entourée de Berbères à l'est et de Maures à l'ouest. Derrière vivaient dans la chaine montagneuses des Aurès des fauves. Le Général Léon Didier (1865-1932) dans une monographie publiée à Oran en 1931 (qui publie encore des livres à Oran aujourd'hui ?) nous raconte qu'au 7e siècle les descendants des Numides, un mélange de Carthaginois, Romains et et Vandales, occupaient toute la côte de la Tunisie au Maroc. Ce sont eux et les Maures, des Africains vivant le long de la côte Atlantique du nord de l'Afrique (la Mauritanie et le Maroc actuel) qui envahirent l'Espagne. Nos ancêtres les appelaient les Sarrasins, du nom de la couleur du grain de la plante plus connue sous le nom de blé noir que les Bretons utilisent pour leurs crêpes. Ils étaient en effet nettement plus bronzés que nos Gaulois qui, de crainte que le ciel ne leur tombe sur la tête, évitaient assurément de se mettre au soleil.

Un signe certain de pauvreté fut longtemps le fait d'avoir la peau bronzée. Voilà qui résume notre belle civilisation. Comme nos principes et nos points de repères sont, somme toute, élastiques, c'est aujourd'hui l'inverse. Rassurez-vous cela ne durera pas. On lit déjà dans diverses revues qu'il est dangereux d'exposer ses enfants sur la plage. On les voit avec de nouvelles combinaisons de latex, ne laissant dépasser que le bout de leur nez. Et quand ils vont en maillots de bain, n'en parlons pas. Ce sont d'horribles caleçons pour les garçons, que de mon temps on trouvait ridicules. Ils nous rappellent les premiers baigneurs. Mais cette petite histoire du bronzage et des Sarrasins m'éloigne d'Alger et des Berbères.

La conversion à l'Islam des Berbères n'est pas une histoire d'amour. Sidi Okba, le premier à les mettre sous son joug en 670, le paie de sa vie en 682. Les Berbères ralliés autour d'une femme, mi-pythie, mi-sorcière, connue sous le nom de Dihya-t-el-Kahena, le tuent non loin de Biskra. Aujourd'hui sa tombe est un lieu de vénération. Et pourtant, que fit-il sinon tuer à qui mieux mieux ?

Kahena signifie en arabe "devineresse" et en hébreu "prêtresse", ce qui permet à certains de revendiquer que la pythie de légende était juive. Avec ce genre d'hypothèse, nous sommes tous juifs. En réalité, ce personnage de légende pourrait bien ne pas exister car on trouve dans toutes les cultures ces "reines" d'un jour, mais l'histoire est jolie. De toute façon, tout comme Cléopâtre, elle avait prévu sa mort, et que, sans elle, les Berbères deviendraient les vassaux du Calife de Damas. On a les Cléopâtre qu'on peut. Manifestement les conteurs manquaient d'imagination et s'inspiraient les uns des autres d'une ville à l'autre. Il se passe la même chose avec les programmes de télé-réalité. Finalement rien ne change dans notre cervelle.

La seule chose historiquement certaine, c'est que le Maghreb, qui veut dire "île d'Occident" (ce qui, entre nous, souligne sa non-appartenance au monde arabe à l'époque), est rapidement asservi et musulmanisé à l'exception de quelques ports dont les noms aujourd'hui nous font rêver, comme Ceuta (ou Septa) ou bien Melilla, enclaves espagnoles sur la côte africaine qui ont résisté par le plus grand hasard au temps, à l'histoire et à la décolonisation.

La conquête de l'Espagne serait, paraît-il, la faute d'un seigneur de Ceuta. Cet homme s'appelait Julian et il était vassal du royaume d'Espagne. Le gouverneur de Tanger était alors Tariq Ibn Abd el Hakem. Les deux, l'un catholique et vassal du roi wisigothique d'Espagne et l'autre, musulman, vice-roi gouvernant les possessions du Califat de Damas en Afrique du Nord, s'entendaient bien. Un historien égyptien attribue à Julian l'histoire suivante : ce dernier avait envoyé à la cour wisigothique de Tolède l'une de ses filles sans doute dans le but de se créer ainsi des alliances puissantes à travers un beau mariage. Mais de mariage, il n'y eut point. La belle tomba amoureuse de Roderic, fils du comte de Cordoba. Ce dernier, après avoir séduit la jeune oie, eut d'autres ambitions que d'épouser l'une des innombrables filles du seigneur de Ceuta, même si celle-ci lui avait alors avoué qu'elle était enceinte de ses œuvres.

A la mort du roi Wittiza, Rodéric le truand, petit ambitieux sans scrupule, évinça un temps le fils, Agila II, et se fit proclamer roi à sa place. Des choses de cette sorte arrivaient mais souvent provoquait la perte de l'ambitieux. Le comte Julien, voulant venger l'honneur de sa fille, proposa alors à son ami, le gouverneur de Tanger, Tariq, de s'allier pour piquer le maximum de territoires à Rodéric et si possible le tuer. Le gouverneur, son ami, lui avait-on dit, de 7 000 cavaliers (les Berbères s'en attribuaient 12 000, mais comme nous savons, l'inflation des chiffres en période de guerre est une vieille pratique). En fait Tariq avait menti. C'était un bon menteur parce que, non seulement il ne put aligner que 1 700 Berbères et Mauros mais Julien, alias Don Julián, Conde de Ceuta,un chrétien,de vassal des rois wisigoths devint vassal du premier des homeyades qui donna son nom à Gibraltar, forme corrompue de Gebel Tarik, le rocher de Tarik. Ceci se passait en 711.

Don Julián n'eut pas même le plaisir de tuer Rodéric, ce dernier se noyant dans le Guadalquivir parce qu'il avait oublié d'enlever sa cuirasse avant de le traverser (c'était un classique, nombre de chevaliers sont morts ainsi, de bêtise crasse).

Ce fut la fin de la dynastie des rois Wisigoths. Les "Sarrasins" de Tariq avancèrent jusqu'à Poitiers où ils arrivent en 732.

Préférant de loin les charmes de l'Andalousie, la famille de Tariq oublia rapidement ses origines, tant et si bien qu'en 944, Alger, oubliée du pouvoir, tombe dans les mains d'un aventurier, Zirid-Senhaja qui en fait son fief. Il y amènera une mesure d'indépendance à coup de batailles mais sur un territoire minuscule. Pendant deux siècles, sa famille y fit la pluie et le beau temps jusqu'à l'arrivée de Roger II de Sicile,(héritier de la famille de Hauteville) (1095-1154), qui ajouta la ville à son tableau de chasse en 1148 et se proclame alors roi d'Afrique.

En 1159, elle changea de main une nouvelle fois. Le fondateur de la dynastie des Almohades, Abd al Mu'min (1094-1163) s'en est emparé. Son royaume ira de Marrakech, sa capitale, à Tunis, Alger est à mi-chemin.

Abd al Mu'min était berbère. Sans doute cela explique sa grande tolérance vis-à-vis des autres religions. Ses successeurs auront d'autres horizons en tête (la mosquée de Grenade, celle de Séville mais aussi le sublime Alhambra.

Mais comme nous le savons, la nature n'aime pas le vide. Tandis que les Almohades s'andalousaient, des jaloux établirent autour de Tlemcen un nouveau royaume. Alger finira par devenir le centre de ce nouveau royaume qui durera jusqu'en 1554.

Il me reste en tête une image curieuse de Tlemcen. Traversant une place, je remarquai une affiche des Frères Jacques, ce quatuor vocal qui a marqué l'histoire de la chanson française pendant près de 40 ans. Leurs célèbres justaucorps, collants, gants et chapeaux qui les caractérisaient faisaient au milieu de slogans révolutionnaires du F.L.N un contraste étonnant. Nous étions en 1975, j’allais à Oujda puis au Maroc, un voyage que les Algériens ne peuvent plus faire depuis 1994, la frontière entre les deux pays étant fermée.

L'affiche datait des années soixante. Il n'y avait plus de bananes à Alger, mais clairement aussi, il n'y avait plus de chances pour les gens de Tlemcen d'écouter les Frères Jacques qui venaient de lancer cette année-là leur huitième et dernier spectacle.

Abd-el-Wadid est le fondateur de ce royaume tlemcenite qui, à partir de 1282, va s'étendre progressivement de l'Atlas à la Tunisie. La tolérance des rois tlemcenites va hélas changer le destin de ce petit royaume prospère et pacifique. Comme quoi, contrairement à ce qu'on nous enseigne, un bienfait n'est pas toujours récompensé. Lorsque les Almohades perdent définitivement leurs possessions espagnoles, les musulmans chassés d'Espagne reviennent de l'autre côté de la Méditerranée où le royaume tlemcenite leur ouvre ses portes. Mais à ces réfugiés s'associent une autre faune accueillie sans discrimination. Il s'agit de ceux que l'inquisition pourchasse, hérétiques, excommuniés, relapses, ou mécréants. Ils se comptent par centaines de milliers si on y ajoute les Juifs chassés d'Espagne en 1492.

Le pape enrage. Cette terre d'asile doit être rayée de la carte. Il est déjà bien difficile de sauver des âmes (voir H cmme hérésie sur ce sujet).

Paul III, alias Alexandre Farnèse, un homme de 75 ans alors, décrète que Tlemcen est digne d'une croisade. Voilà donc les Espagnols, le bras armé de la papauté, en guerre avec pour but la destruction de ce royaume. Ils y gagneront un portrait du pape qui est aujourd'hui dans la cathédrale de Tolède (le tableau est de Tiziano). Oran tombe aux mains des Espagnols, Temclen résiste tant bien que mal. Alger semble condamnée à devenir espagnole ou bien subira le sort de Carthage et sera rasée. Les Espagnols construisent en face une formidable forteresse au Penon (la main-d’œuvre est gratuite, ce sont ou des condamnés ou des prisonniers de guerre).

Tout ce brouhaha attire l'attention de Soliman, dit le Magnifique (sultan de 1520 à 1566. Il meurt en Hongrie), qui tient à garder les ports de la côte nord-africaine sous le contrôle de roitelets musulmans. Il charge donc quatre mercenaires à son service de régler le problème espagnol en Méditerranée.

Ces derniers, les frères Barberousse, s'emparent du Penon en mai 1529. La famille Barberousse devenue le maître tout-puissant de la ville d'Alger et de ses environs immédiats, sous la protection de l'Empire turc, écumait déjà dès 1516 la Méditerranée. La rapine des corsaires turcs à la solde du Sultan ne s'arrêtera que par le débarquement français en Algérie, au XIXe siècle !

Les légendaires Barberousse étaient quatre frères, d'origine albanaise, convertis à l'islam. Leur nom leur venait de la barbe rousse que porta d'abord l'aîné, Aroudj. Pirates dès leur plus jeune âge, c'est le sultan Soliman 1er qui les convertit en corsaire. Son successeur Soliman II renouvellent leurs accords. A eux les rapines, à lui les sujets.

Les troupes des Barberousse n'ont jamais compté plus de 2 000 mercenaires dont la réputation de violence et de cruauté ne sera pas usurpée. En 1512, ils avaient commencé à prendre Bougie (Bejaia). En 1516, ils se présentent devant Alger. Les locaux, lassés de la cruauté des Espagnols, les accueillent à bras ouverts. Mais l'aîné de la famille, Aroudj, a d'autres idées que celles des Algérois (et que cela nous serve de leçon aujourd'hui).

Faisant fi des lois de l'hospitalité, il poignarde froidement dès le premier jour le roitelet d'Alger tandis qu'ils étaient au bain pendant que ses janissaires pourchassent, tuent et violent à qui mieux mieux (c'est la prime versée aux mercenaires). Bientôt tous les corps des notables qui les avaient accueillis sans réfléchir sont pendus aux remparts. Ces dames, quant à elles, sont remisées au harem, attendant leur sort.

Aroudj fonce ensuite sur Tlemcen où le gouverneur espagnol à Oran lui rend la monnaie de sa pièce. Aroudj est tué et ses troupes défaites dans une escarmouche. Deux autres de ses frères meurent au combat. Il ne reste que Kheir ed-Din, le cadet, pour prendre la relève. C'est lui qui, treize ans plus tard, prend le Penon.

Après l'éviction des Espagnols, Kheir ed-Din, alias Hizir Pasha (il meurt en 1546 à plus de soixante-dix ans) va écumer la Méditerranée avec ses galères, pillant les côtes et les navires de rencontre. Il n'a pas de stratégie politique. Il cherche seulement à s'enrichir mais en cela il ne se distingue ni des rois ni du pape. Ses prisonniers, hommes, femmes, enfants sont libérés contre rançon ou vendus comme esclaves sur les marchés d'Orient ou à Istanbul. L'auteur de Don Quichotte, Miguel de Cervantes, finit dans ses geoles et sa rançon sera payée par les chevaliers de Malte. Tout ce trafic marche aussi bien que celui des immigrés d'aujourd'hui, avec au final les mêmes acteurs. C'est curieux comme l'histoire imite l'histoire. En fait, Soliman auquel il a fait acte d'allégeance en 1520 lui demande de ruiner systématiquement les côtes italiennes. Le but est d'affaiblir la chrétienté en son cœur. Nous sommes déjà en pleine guerre de religion. Aujourd'hui le président turque (Erdogan) s'en inspire avec les mêmes objectifs et la même méthode.

En 1534, le bey arabe de Tunis, menacé par Barberousse, appelle à son secours l'empereur lui-même. Charles Quint débarque en force près de Tunis et libère la ville où il entre lui-même en triomphe le 6 août 1535. Tunis devient vassale de l'empereur germanique !

Cela ne change rien. Barberousse monnaie sa neutralité au prix fort et poursuivra ses rapines jusqu'à sa mort, qui survient dans son palais d'Istanbul (et non à Alger, source de sa fortune).

Alger vivotera ensuite, protégée par les fortifications édifiées sous l'administration turque. L'arrivée des Français (1830) lui donne un coup de fouet, et la ville que nous connaissons aujourd'hui est la leur. En 1889, sa population comprend environ 26 800 Français, 21 500 Espagnols, Italiens ou Européens, 8 800 Juifs de diverses origines, et seulement 18 300 Musulmans, soit au total environ 75 000 personnes.

Alger sans bananes en 1975 ! Après de telles péripéties, comment était-ce possible ? Qui assiégeait le ville ? Et pourquoi les bananes ?

Le gouvernement Boumediene était issu d'une guerre de libération. Il se composait d’un groupe de gens qui devinrent, comme Hizir Pasha, les maîtres absolus d'un pays qui n'existait pas.

Bien que les Américains aient financé la guerre d'indépendance contre la France (comme ils financèrent celle d'Indochine), ils furent au final assez peu satisfaits du résultat. Certes la France avait perdu son pétrole, et devait relocaliser son programme nucléaire à grands frais quelque part, mais c'était au prix d'un gouvernement local teinté de communisme aux tendances pro-castristes. On se vengea donc sur la banane.

Car la banane est un symbole de l'histoire américaine, même si comme tout ce que s'attribue ce pays, l'histoire de la banane a commencé il y a bien longtemps ailleurs et sans lui.

La banane est un fruit de la famille de Musacées. Le bananier a toujours existé. Il est originaire d'Asie, où il y existe de multiples variétés de bananes. C'est une sorte de chiendent tropical. C'est increvable. Même à Hong Kong, où je vis, où plus rien ne pousse que du béton, de la pollution et de l'argent, les bananiers survivent. C'est dire leur résistance. Ils résistent même à leurs ennemis : les buffles d'eau. Dans mon jardin, les bananiers ont survécu à trois ou quatre razzias organisés par ces derniers, (ces bubalus amee ressemblent à ceux que vous voyez dans les rizières du Vietnam. Ces bestioles sont des banananomanes -on dit bien cocaïnomanes, non !).

Le buffle d'eau est un animal exceptionnellement intelligent. Rien à voir avec nos stupides usines à lait qu'on appelle vaches. Si un buffle est avec son petit et croise la lumière des phares de votre voiture, il le poussera gentiment sur le bord avant de s'écarter. Et ne vous avisez pas de le presser. Il aplatirait votre voiture sans y prêter beaucoup d'attention tant sa masse musculaire est compacte.

Sa passion, ce n'est pas le chocolat suisse, mais la banane. Plusieurs fois, un petit troupeau a débarqué dans le jardin, couchant une barrière au passage pour y venir, et se souvenant parfaitement de l'endroit où la barrière est branlante. On les retrouve alors tranquillement mâchouillant les bananiers qui ont été soigneusement couchés d'un petit coup d'arrière-train, car il ne s'agit pas de tendre le cou plus que nécessaire.

Mais rien n'y fait, le bananier est increvable. Il repousse et refait de belles feuilles. Au reste, un bananier ne donne qu'un régime par pied. Le saviez-vous ? Une fois le régime coupé, il meurt et repousse immédiatement. Le cycle est éternel. En Afrique, lorsque je ne connaissais rien du bananier, j'avais essayé de sauver celui qui me plaisait, en coupant son régime avant qu'il ne grossisse. Cela n'a servi à rien. Le fruit était fait. L'arbre mourut.

Malheureusement cette baie est à l'origine de la misère de bien des hommes. Si en Extrême Orient, elle fut toujours cultivée sans asservir l'homme à la plus basse des conditions pendant des millénaires, dès qu'elle toucha l'Amérique Centrale, elle devint une arme de destruction massive des individus.

Nous connaissons tous l'expression "république bananière". Aujourd'hui elle incarne pour beaucoup l'administration américaine ou bien pour les plus téméraires la république française, surtout depuis la création d'une cour spéciale (la C.J.R) pour juger nos bananiers en chef.

L'expression est née entre le Guatemala et le Honduras. Elle décrit un système inventé à Washington dans le but de protéger les actionnaires de deux sociétés américaines, la Standard Fruit (établie en 1924, aujourd'hui absorbée par Doole Food Company) et la United Fruit (établie en 1899, vendue en 1984, aujourd'hui Chiquita Brands International).

Comme il ne s'agissait pas de planter des bananes en nombre aux Etats-Unis dès le début du XIXe, on aurait pu mais les esclaves étaient occupés dans les champs de coton dont le rapport était incomparablement supérieur à celui de la banane (il y a une foule d'études passionnantes sur le sujet dans les bibliothèques de Harvard et du MIT), le choix se résuma à peu de choses. Ou bien les entreprises périclitaient devant les exigences de leurs employés et à cause de l'incurie des gouvernements locaux (élus), ou bien elles prospéraient entre les mains de gens compétents et civilisés dont l'adresse est bien entendu à Wall Street.

Chez ces gens-là, il est bien connu que compétence et civilisation vont de pair. De George Bush Junior à Donald Trump, c'est ce que raconte Fox News ou C.N.N. (parmi les perles distillées par ces organes de presse, retenons celle où maman Bush, femme d'une président et mère d'un autre, révéla que les pauvres de la Nouvelle Orléans, destitués à cause d'un ouragan, avaient eu de la chance d'être accueillis au Texas car là, on est plus civilisé qu'en Louisiane).

Le gouvernement américain placé donc devant un dilemme difficile (déjà) à l'époque (on est au début du XXe) opta pour l'élimination des incompétents par tous les moyens. Il ne faisait en cela que suivre une copie mal comprise du principe darwinien de la sélection naturelle. Le plus discret des moyens pour éliminer toute opposition à des politiques visant à maximiser les profits et minimiser les frais fut bien entendu la corruption. Pour les récalcitrants, il y avait la force.

En l'occurrence, on utilisa alternativement les deux. On ne peut pas tout prévoir. Des gouvernements étaient à vendre, ils furent achetés, d'autres étaient trop chers ou trop stupides, ils furent éliminés.

Voilà donc ce qu'est une république bananière : un système servant les intérêts d'un petit groupe où corruption et injustice couchent ensemble.

De tels systèmes ont la peau dure. Ils ne meurent pas. Ils sont comme les religions. Ils s'adaptent. Ils sont en fait des religions. On y croit ou on n'y croit pas. Aujourd'hui la banane n'est plus de mise. Néanmoins les républiques ont du mal à s'en passer.

@ Serge Charles Berthier

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