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A comme alphabet

 

L'alphabet, pour certains enseignants, ne sert pas à grand-chose. Apprendre dès la maternelle toutes les lettres dans l'ordre pour avoir le plaisir de les identifier dans un mot est, paraît-il, un effort superflu. Tout comme les tables de multiplication.

L'argument central contre l'alphabet est que l'on parle sans apprendre. Il doit donc être possible de lire de la même façon, c'est-à-dire sans effort car, nous laisse-t-on entendre, si l'un se fait sans effort, il n'est pas normal que l'autre exige un apprentissage de longue durée.

Le sophisme qui consiste à comparer le langage à l'écriture a fait depuis trente ans le lit des champions de la méthode d'enseignement dite globale. Voici ce qu'en dit l'un de ses champions : "Nous sommes loin (avec la méthode globale) de la gradation des prétendues difficultés de lecture et de cette mécanisation du langage qui est une offense à la langue et à l'oreille, ou de ces phrases aberrantes à propos desquelles on se prend à réfléchir sur l'erreur commise par Descartes lorsqu'il affirmait que le bon sens est la chose la plus répandue dans le monde. L'auteur, Robert Dottrens, conclut: "Lire, ce n'est pas déchiffrer, c'est comprendre".\

Soit. En ce qui me concerne, j'ai peine à déchiffrer son discours. Heureusement on m'explique un peu plus loin: "C'est une grande différence pour le progrès et pour la force de l'esprit, d'avoir appris à assembler mécaniquement des lettres inconnues en syllabes abstraites dans des mots tardivement identifiés ou d'avoir, au contraire, dès la première leçon, lu des mots qui évoquent instantanément des objets familiers et qui amènent l'enfant à découvrir lui-même par l'observation de ces mots familiers et par le rapprochement des syllabes communes les vingt-six signes merveilleux qui, groupés en syllabes, conservent et transmettent, à travers les temps et les espaces, les sentiments fugaces et les pensées fugitives...". L'auteur est cette fois-ci un certain Rosset, lui aussi enseignant.

Beaucoup de gens pensent que l'alphabet se réduit à une succession de lettres et à la formation de syllabes. Ce n'est pas vrai. Il s'agit en réalité d'un système de notation complexe dont la fonction est non seulement d'identifier des signes normalisés associés à des sons, mais aussi de les ordonner. En faisant cela, ce système n'ordonne pas que des sons, mais aussi structure notre langage et donc notre mode de pensée. L'importance de cette structuration est fondamentale et je n'en citerai qu'une preuve. Les Chinois ne possèdent pas d'alphabet. La langue la plus parlée du monde n'est donc pas hiérarchisée et structurée de la même manière que les langues indo-européennes qui, toutes, utilisent un alphabet. Or ces derniers ne raisonnent jamais comme nous. Ils peuvent éventuellement arriver aux même conclusions, mais sans jamais accomplir le même parcours mental. La logique chinoise n'est pas la nôtre.

Il ne s'agit pas ici d'une différence physique. Un Chinois élevé par des parents adoptifs occidentaux raisonnera comme vous et moi. Il s'agit d'une différence culturelle. La langue est construite à partir d'idéogrammes, et chacun d'eux représente un concept global. Dans le cas de cette civilisation, on peut certainement dire que l'acquisition de l'écriture est faite globalement, mais cela demande un effort considérable – en sixième un enfant chinois connaît 3 000 signes et c'est à peine suffisant pour lire. Mais cette méthode aboutit à une construction mentale qui nous est totalement étrangère. Descartes n'aurait pas pu être chinois, pas plus que Lao Tzeu ou Confucius n'auraient pu être européens.

L'alphabet, chez nous, établit une structure avec un commencement et une fin. L'enfant qui vivait jusqu'alors sans point de repère dans son univers découvre ainsi l'existence de repères absolus. Dans la société chinoise, le repère est dans le mot. Il y a un mot pour chaque chose (pour les gens pointilleux, je conseille de lire sur ce sujet "La conception de la loi et la théorie des Légistes de Leang Ki-Tch'ao publié en 1926) ce qui n'est pas le cas chez l'occidental.

Je donne un exemple. Un enfant dans une famille occidentale a quatre grands-parents, mais seulement deux noms pour les décrire : grand-père ou grand-mère. De même, il n'a qu'un nom pour décrire ses oncles et ses tantes, et si dans le passé on distinguait les frères et sœurs en deux catégories (aînés et cadets) ce n'est plus le cas depuis longtemps. Dans la société chinoise, l'enfant dès le berceau va disposer d'un mot pour chaque individu. Il utilise quatre mots (sons) pour décrire ses grands-parents, et un mot par oncle ou par tante. Nous saurons ainsi, lui aussi, tout de la hiérarchie familiale même s'il a huit frères et sœurs. Son univers est ordonné et précis.

Chez nous, le langage reste flou au point qu'il nous faut de longs discours pour cerner nos idées. Pour l'enfant, dont le discours est limité mais généralement la logique implacable, il est donc important d'être confronté à l'ordre et à la hiérarchie des mots au plus tôt.

Depuis 2002, la méthode globale a officiellement été répudiée en France. Le ministre de l'époque, Luc Ferry, avait employé le mot « dégâts » pour en décrire les conséquences, reflétant un peu tard les très nombreuses critiques qu’elle avait suscitées pendant plus de cinquante ans.

Passons sur le fait que ce monsieur, lorsqu'il était président du Conseil national des programmes avant sa nomination aux fonctions de ministre, n'avait guère profité de sa fonction pour changer le cours des choses. Quant à Jack Lang qui régna sur le monde culturel français à titres divers pendant douze ans, il lui fallut aussi attendre 2002 et sans doute les observations de son successeur pour admettre que "la fameuse méthode globale d’apprentissage de la lecture a eu des conséquences catastrophiques."

Les enseignants qui depuis une cinquante d'années ont été en définitive sciemment ou inconsciemment les ardents protagonistes de l'illettrisme qui nous cerne désormais partout, eux-mêmes probables victimes de leur méthode et de toute évidence souvent aussi illettrés que leurs élèves, ont alors prétendu n'avoir jamais été l'outil de notre décadence car, l'un d'eux disait "seulement 2% avaient vraiment recours à la méthode globale car ils avaient pris conscience très vite des difficultés de sa mise en œuvre et, comme elle ne donnait pas assez satisfaction en termes de conception et de résultats, ils l'avaient écartée en faveur d’une version qui, à leurs yeux, se prêtait plus aisément à la « reconnaissance globale », la méthode dite semi-globale ou encore mixte. Par conséquent, elle était très peu employée".

Mais que dit-on là ? Que l'on se défiait de la méthode dite "phonique", celle qui fait tout reposer sur l'alphabet et qui nous servit si bien dans le passé, au point d'inventer une méthode bâtarde. L'enseignement de la langue et de l'écriture n'allait donc dans aucune direction. Elle fuyait la globalité que les Chinois ont adoptée, ainsi que le cartésianisme qui supporte toute la pensée occidentale.

Il en a résulté le plus grand désordre dans les têtes de nos générations futures. C'était inévitable. Ce désordre a toutes sortes de conséquences, y compris la perte du langage mais aussi la perte des idées.

Un jour, un enseignant universitaire écrivit ceci : "La méthode phonétique a pour spécificité d’entreprendre l’apprentissage de la lecture à partir de l’oral et, plus exactement, des sons auxquels sont associées les lettres et les séquences de lettres de l’alphabet actuel. Tout se passe alors comme si les apprenants avaient notamment une connaissance particulière des sons de la parole qu’ils produisaient, ce qui n’est évidemment pas le cas. Les difficultés que comporte la méthode phonétique ne sont pas très éloignées de celles qui sont inhérentes à la méthode globale et à la méthode mixte".

Voilà un nouveau mot : "apprenant". Mon Larousse de 1928 (six volumes) ne le retient pas. Celui de 1964 en dix volumes de 1964 non plus. Mais la langue avance, nous avec.

Dans le passé le mot approprié était "apprenti", dérivé du latin "aprrendere", la souche du verbe "apprendre". Hélas, c'est aussi un nom qui a été victime de la politique puisque depuis trente ans a été exclusivement utilisé pour désigner ceux qui apprennent des métiers dits "manuels" et non ceux qui apprennent tout court .

Un universitaire d'aujourd'hui qui ne se sert que de sa tête et non de ses mains ne pouvait l'employer sans penser déchoir ! Mais pour nos enfants, peut-on imaginer la dictée ayant cette locution : un "apprenant apprenant" au lieu de "un apprenti apprenant …".

Somme toute, cet universitaire justifie pleinement Voltaire faisant dire à l'un de ses héros : "j'enseigne les autres et j'ignore tout".

L'apprenant apprenant n'est pas le seul symptôme de la décomposition de notre langage et de sa logique latine. Il en existe un autre : l'invention de concepts globaux, inexistants dans la réalité. La remarque de ce professeur sur la connaissance particulière des sons n'est pas fondée sur l'expérience mais sur la supputation. Sans doute cet universitaire n'est pas encore père de famille car il aurait exactement observé le contraire de ce qu'il dit chez son propre enfant.

L'acquisition du langage se fait par imitation. Ce procédé ne demande aucune connaissance particulière. L'apprentissage des sons, n'importe quel son, va extrêmement vite chez l'enfant dès qu'il maîtrise son larynx.

Il est intéressant d'observer sur ce point les enfants bilingues dont les parents parlent indifféremment l'une ou l'autre langue. L'enfant dans un tel milieu accumule une palette sonore deux fois plus large que celle d'un enfant monolingue sans faire plus d'effort que l'autre. Plus il est jeune moins il y a de difficultés. Mais le plus remarquable est que l'enfant utilise alors deux timbres de voix, un pour chaque langue.

J'ai pu ainsi observer que l'enfant utilisait pour la langue anglaise un "la" plus bas que celui de la langue française. La différence de timbre, donc de registre, est telle que l'enfant passant d'une langue à l'autre, n'ayant au demeurant aucun accent étranger dans l'une ou l'autre, paraît être un autre individu.

J'ai pu depuis vérifier que ce phénomène a lieu pour n'importe quelle langue. Du moment qu'il y en a deux, l'une est sur une autre gamme que l'autre. Pour l'oreille de l'enfant, ainsi aucune langue n'a le même diapason. Tout cela se fait sans "connaissance particulière" puisque, à cet âge, l'enfant ne se rend pas compte de ce qu'il fait. Quand il en devient conscient, la partie est perdue car il ne change plus de registre. Il parlera avec un accent dans l'une des deux langues. Il n'existe donc pas de "connaissances particulières du son" que l'on puisse attribuer à l'enfant. C'est un fantasme. L'homme a mis environ 50 000 ans à arriver à l'alphabet. Il y a sans doute plus réfléchi que notre universitaire.

Notre alphabet nous vient des Étrusques qui vivaient dans ce qui est la Toscane aujourd'hui. Pour s'en séparer, il n'a fallu qu'une quarantaine d'années d'activisme syndical dans l'éducation nationale. Si l'éducation n'avait pas été nationale, et donc probablement pas syndicale, sans doute l'aurions-nous encore avec toutes ses lettres, son ordre et son importance. Nous y reviendrons.

Nos 26 lettres, les Latins en avaient 23, d'autres pays en ont plus, ont mis du temps à se forger. Les Étrusques avaient plagié les Grecs, lesquels avaient plagié les Phéniciens, lesquels, etc. Heureusement les droits de la propriété intellectuelle n'existaient pas. Imaginez ce qui se serait passé si les Mésopotamiens avaient inventé cette notion et s'y étaient accrochés pour défendre leurs inventions ! Et ne parlons pas des Chinois à qui l'on doit le papier, la poudre, la monnaie, et bien d'autres choses.

Les Étrusques inventèrent vers moins 700 le g qui n'existait pas chez les Grecs. Puis vers moins 100, les Latins reprirent le y et z que les Étrusques qui ne parlaient pas grec avaient abandonnés. Le z donne lieu à controverse. C'est un son trop doux pour certains mais barbare pour d'autres car sa prononciation oblige à un rictus. Le y signifie littéralement "i grec". Les Grecs le prononçaient u (comme dans upsilon), mais les Latins qui étaient des paysans mal éduqués le prononçaient i. Les Français garderont l'accent et la lettre.

Tout cela ne nous faisait que 23 lettres, puis on retomba à 22 car le k n'a pas semblé très utile pendant des siècles. Essayez donc de prononcer ka et ga à travers un heaume d'armure, et vous comprendrez le problème.

Nous sommes au XVIe siècle, celui de Ronsard, Du Bellay et bien d'autres poètes qui mettent à merveille en musique les mots, Il leur manque cependant les j, v, w, sans parler des fioritures que sont les accents, le tréma, la cédille, et nos signes de ponctuation.

En 1542, le grammairien Louis Meigret (1510 -1548) propose d'allonger le i pour distinguer i et j correspondant à 2 sons différents. On écrivait alors iurer pour jurer. C'était ennuyeux. Six ans plus tard, quelqu'un décida qu'il fallait distinguer u et v (ce dernier écrit comme une petite majuscule). On écrivait alors uiande pour viande. C'était une époque pointilleuse. Aujourd'hui on n'est plus à des détails pareils mais à l'époque on en discuta longtemps. Finalement en 1762, à la fin de la 4ème édition de son dictionnaire, l'Académie française sépara i de j et u de v.

Le w mettra encore plus de temps à se joindre à la queue de notre alphabet. Pourtant il était utilisé, tout comme le y, dès le Moyen Âge Il nous venait d'Allemagne et ce n'est pas surprenant. Après tout Charlemagne vivait à Aix-la-Chapelle, pas à Paris. On retrouve cette lettre dans des manuscrits picards, wallons, lorrains, chez les Belges donc ! Même les Anglo-Normands en Grande-Bretagne l'utilisaient, mais eux n'étaient que les descendants des autres. Sans doute est-ce pour cela qu'on lui résista longtemps. Les Carolingiens une fois boutés hors du trône, on devint chauvin. Le w disparut et le dictionnaire de l'Académie l'ignore royalement, quoique dans l'usage, la langue allemande n'ayant pas disparu, on trouvât quelques mots d'emprunt orthographiés W.

Dans le dictionnaire de 1878, la lettre est déclarée "étrangère", mais la guerre de 1870 est sans doute passée par là. Heureusement en 1964, le Robert rectifie cet affront. Il la proclame lettre française. Il était temps, l'Europe se pointait déjà à l'horizon, et les syndicats d'enseignement commençaient leur travail de démolition de cet outil fragile et indispensable des langues indo-européennes.

L'alphabet resta pendant longtemps la première structure mentale de l'enfance. Il offrait cette qualité d'être absolument stable et d'une vérité absolue. Mais la notion de stabilité est désormais suspecte. Elle s'oppose, dans la confusion qui nous entoure, à celle de progrès qui est assimilé à tort au mouvement, qu'il soit en avant ou en arrière.

L'école et la transmission du savoir n'incarnent plus jamais cette notion de stabilité mais exactement son contraire. Ainsi il est impératif et obligatoire de monter d'une classe à l'autre quelles que soient les connaissances acquises. Ne pas bouger est un échec.

Évidemment la vie n'est pas faite ainsi. Un jour, on atteint la lettre z. Que faire alors ?

@ Serge Charles Berthier

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