Ce que nous apprend la Crimée

Il en est de la Russie comme de la Chine. Ces deux pays ont toujours tout faux. Quand ils obtiennent les jeux olympiques, on n’a de cesse de nous dire que ça se passera mal et que c’est une honte de dépenser autant d’argent pour les organiser dans des installations qui ne serviront à rien plus tard. Quand c’est en Grande-Bretagne, en Australie ou aux Etats-Unis, c’est une autre histoire. Après tout ce sont des pays civilisés.

Quant à leurs dirigeants, ne m’en parlez pas. Ils sont arrivés là on se demande comment. Ou plus exactement, ils ne sont certainement pas arrivés là parce qu’ils étaient compétents, populaires ou simplement les meilleurs. Alors que les nôtres, ces purs produits de la démocratie, ils sont incorruptibles, ce sont des hommes ou des femmes exceptionnels et ils sont aimés de leur peuple. Qui plus est ils sont intelligents et on nous les envie. C’est cela la démocratie – elle permet la méritocratie alors que la Russie et la Chine, aussi peu démocratiques l’une que l’autre, sont handicapées dès le départ. Ceux qui gouvernent sont quasiment des tyrans qui ne doivent leur pouvoir qu’à l’appareil d’état et aux forces de police. Et si on ne voit guère de policiers dans ces pays, en tout cas beaucoup moins qu’en France, (je viens d'y retourner et il n'a fallu que 40 minutes pour en voir bardés et casqués comme si Kiev était Paris), c’est parce qu’ils sont cachés.

On ne peut donc pas être surpris de voir la Russie se comporter aujourd’hui comme un état voyou ! Son chef est un inconscient (selon les médias rapportant des propos de Angel Merkel qu’elle a démentis mais qui sont toujours colportés) au mieux et un dangereux belliciste pour les autres. C’est Staline en pire parce qu’au moins lui, on savait ce qu’il valait. Annexer la Crimée est scandaleux, nous dit-on. Notre grand homme d’état, je veux dire l’increvable Fabius (il saute dans tous les avions comme si le monde était en feu alors qu’il ferait mieux de rester à Washington pour gagner du temps) nous le dit : le vote de presque deux millions de personne est nul et non avenu. Au reste ces gens ne savaient pas ce qu’ils faisaient parce que c’étaient des Russes, et les Russes, c’est bien connu, boivent trop de vodka. Et puis il y a les Tatars qui ont tout à perdre. Demandez aux Européens s’ils s’en occupaient l’année dernière. Ils étaient beaucoup mieux déguisés en citoyens ukrainiens qu’en citoyens russes. Je me demande là si Merkel, Fabius et les autres ont lu Mikhail Boulgakov. Peu importe, je suis certain qu’Arte, notre seule chaine télévisée culturelle (et il a fallu se mettre à deux pour la faire !) va nous sortir de nouveaux documentaires sur la misère en Tatarie (les journalistes la trouveront, ne vous inquiétez pas).

Donc la Crimée n’est pas russe, n’a jamais été russe et ne peut donc revenir en Russie. C’est écrit noir sur blanc. Où cela ? A Yalta qui, sur le cadavre de l’Europe, découpa une nouvelle Pologne et établit une frontière entre deux systèmes politiques aussi sérieusement que le traité de Tordesillas en 1494 entre l’Espagne et le Portugal, puis dans les décombres de l'effondrement de l'Union Soviétique (entre temps Kroutchev avait fait l'erreur de mettre la Crimée en Ukraine et d'instituer Georgie, tout comme ici on aurait fait deux départements. On sait ce qu’il advint de Tordesillas. Comme de tous les traités. Il eut un début et une fin. Pourquoi Yalta subirait-il un autre sort?

La Crimée quittant le joug ukrainien, avec un support massif de sa population, est un événement qu’on ne saurait négliger. Et c’est là où la classe politique européenne a tout faux. De cet événement aux ramifications multiples, elle fait immédiatement un cas de casus belli, comme si on lui avait volé quelque chose, comme si la population devait être exilée (elle ne veut pas être européenne, comment est-ce possible ?), comme si Sébastopol était à Trieste ou dans le détroit de Syracuse.

Le problème n’est pas la Crimée mais l’Ukraine et ses gouvernants. Le premier ministre, le président intérimaire et leurs supporters dans le pays n’ont ni légitimité ni vision. Ils sont racistes et kleptocrates et ils l’ont prouvé dans le passé. La plupart sont russophobes. Comment auriez-vous réagi si une minorité ethnique avait pris le pouvoir dans le chaos et le sang de quelques-uns et immédiatement déclaré que votre langue et votre culture est persona non grata dans le pays ? C’est ce que ces gens ont fait et que les médias occidentaux n’ont pas assez rapporté. Le dommage était fait quand bien même, sous la pression de quelques chancelleries européennes, ils se sont rétractés du bout des lèvres. Notre Fabius national n’est d’ailleurs pas monté au créneau comme il sait si bien faire (piquant à BHL la une des journaux) lorsque le directeur de la télévision nationale a été agressé par un bande de voyous menés par un député et sous-ministre de quelque chose (ils se sont tous distribués des maroquins le jour même de leur triomphe) parce qu’il était russe ukrainien et en était fier (il fallait être ukrainien ukrainien, ce qui n’existe pas – mais ça c’est un autre problème).

En vérité, Vladimir Putin ne pouvait pas faire autre chose que ce qu’il a fait et il a raison de dire qu’il a réagi aux événements mais ne les a pas provoqués. Ces derniers étaient parfaitement prévisibles et il fallait être Américain et fabiusien pour croire qu’on pouvait orchestrer un coup d’état en Ukraine comme si c’était un pays bananier en Amérique du Sud. L’objectif, tout le monde le savait et personne n’en parle, n’était pas d’européaniser l’Ukraine et l’Ukrainien, mais d’installer l’OTAN à mi-chemin entre Moscou et Damas. L’erreur a été de croire que l’Ukraine c’est la Pologne que les Américains ont investie sans que personne en Europe ne comprenne que servir de cheval de Troie aux intérêts stratégiques américains est contraire aux intérêts de l’Europe. Croire que nous avons à long terme une relation particulière avec Washington relève de la schizophrénie. Comme nos chers hommes politiques sont une génération d’individus à qui on a appris que la deuxième guerre mondiale se réduisait au sort d’une minorité de gens alors que l’histoire est plus compliquée, on ne doit pas s’étonner de cet énorme malentendu.

L’Europe n’a rien à gagner de cette fausse alliance perpétuelle avec sa fille bâtarde qu’est le pays d’Obama. Dans les chancelleries européennes on devrait lire et relire attentivement le livre de Lawrence Rees : World War II : Behind Closed Doors : Stalin, the Nazis and the West. Le livre puise dans les archives de l’URSS qui sont disponibles alors que les Américains refusent encore l’accès aux archives volées à l’Allemagne à la fin de la guerre. Le titre est trompeur, ou disons politiquement correct car le sujet est en vérité le triple jeu permanent entre Roosevelt, Churchill et Staline et le marché de dupe qui s’ensuivit, quelques millions de cadavres (essentiellement russes et allemands) plus loin. On y apprend que, tout autant qu’aujourd’hui, la stratégie américaine a consisté à affaiblir l’Europe et à espérer que Staline allait être annihilé par les troupes allemandes. Roosevelt n’apparaît pas dans ce livre être le représentant d’une démocratie éclairée, mais un être qui aurait parfaitement pu s’entendre avec Hitler si ça avait fait avancé les choses dans la direction qu’il souhaitait.

Ce n’est pas la première fois que l’Europe se retrouve prise au dépourvu quand les choses ne suivent pas le plan prévu. Prenons simplement la dernière bévue pour conclure ce billet d’humeur : la Libye. Il était clair que, quels ques soient les défauts de Kadhafi, il était le seul à tenir un pays qui n’existait que sur le papier (lui aussi produit de la destruction de la zone d’influence anglaise dans la région voulue par Roosevelt). Qu’allait-on faire dans cette galère ? Et où en est le pays aujourd’hui ? Les Libyens s’y reconnaissent-ils (non, évidemment) ? Il n’y a plus un pays mais dix, vingt Libye et nous voilà embourbés au Mali, combattant le terrorisme, c’est-à-dire des bandits armés qui hier encore faisaient allégeance à Kadhafi.

L’Europe, la nouvelle qui siège à Bruxelles et est incarné par un homme de la droite portugaise écarté du pouvoir dans son pays il y a dix ans, José Manuel Barroso, ne s’est jamais posé la question de savoir ce qu’elle veut représenter et si son portrait est la baronne anglaise de Upholland, Cathy Ashton (si, si c'est vraiment son titre), alors pauvre de nous.

Tout ce qui se passe était non seulement prévisible mais inévitable. Nous aboutissons au paradoxe, irnonie de l’histoire, d’entendre les mêmes hommes nous dire qu’on avait le droit de bombarder la Serbie, un état souverain nationaliste, pour « libérer » les Kosovars, alors que les habitants de Crimée n’ont rien à dire. C’est sans aucun doute l’histoire de l’arroseur arrosé.

Comment va-t-on se sortir de ce bourbier moral ? Comment les hommes politiques pensent-ils leurrer leurs électeurs et les amener à prendre des vessies pour des lanternes ? La situation est grave en effet. Les événements d’Ukraine mettent à nu l’absence de tout principe, non pas à Moscou mais chez nos politiciens, car si les frontières de Yalta sont brandies comme étant d’une moralité irréprochable sur lesquelles s’appuient nos démocraties, je préfère les empires. Au moins ils ne prétendaient pas être autre chose.

Serge Berthier - 28/03/2014

Bienvenue sur le site de Serge Berthier - Ecrivain

item2a1
Billets
item2a2
Revue de presse
item2a4
item2a3a
item2a1 Billets item2a2 Revue de presse item2a4 item2a3a