L'esprit de famille, façon chinoise

Karl Marx écrivait à l'un de ses amis: "la superstition est si profondément ancrée dans la nature humaine que je ne serais pas surpris qu'un phrénologue en découvre un jour l'organe".

Cette boutade soulignait un fait encore plus vrai aujourd'hui qu'hier: l'instinct de conservation, la quête du bonheur et de la prospérité, quoi que ces concepts signifient dans une civilisation ou une autre, restent les moteurs de l'activité humaine.

Dès que l'homme fut debout, il chercha un moyen de survivre, de lutter contre sa propre et inéluctable destruction, explorant toutes les avenues que pouvait lui offrir une imagination sans cesse débordante qui, il faut le reconnaître, a été également un moteur essentiel des sources de progrès.

Superstition et civilisation vont donc de pair. Et d'ailleurs le mot vient du latin "superstetes" qui signifie "ces choses qui nous survivent". Et si c'est un lieu commun de penser que progrès scientifique et superstition sont antagonistes, c'est une erreur de le croire. La preuve en est que, si nous dénions toujours que nous sommes superstitieux, nous sommes toujours prêts à reconnaître que notre voisin l'est.

Tradition et croyance sont à la base de toute culture. Il n'est donc pas surprenant de voir se perpétuer des pratiques ou des pensées qui résistent à l'analyse scientifique. Un missionnaire disait au 19e siècle: "elles ne s'enseignent pas, elles s'attrapent. C'est pour cela qu'elle ne s'expliquent pas".

Mr Tsang Kwok Kim, homme d'affaires hongkongais, en est aujourd'hui la victime. Comme cet autre Hongkongais qui, endetté, a préféré tuer ses trois filles et se suicider, que de souffrir l'affront de ne pas pouvoir honorer ses engagements.

Mr Tsang Kwok Kim n'avait pas trois filles mais un fils de deux ans. Homme d'affaires malchanceux ou maladroit, il avait emprunté 100 000 dollars (HongKong) à sa secrétaire et maîtresse. Ne pouvant pas la rembourser, acculé par ses créanciers, il a demandé conseil à sa femme. Celle-ci a offert une solution qui aurait fait pâlir Hamlet et Shakespeare. Madame Tsang a proposé de mourir puisque la famille était déshonorée. Mais, afin de devenir un être transcendant qui reviendrait hanter les créanciers de son mari (et sa maîtresse), un kwei-chenn, elle ne voulait pas mourir n'importe comment. Et toute la famille ne devait pas mourir. Il fut donc décidé qu'elle ne se jetterait pas d'un immeuble, pratique courante à Hong Kong, mais qu'elle serait étouffée, son corps restant ainsi intact. On le laisserait se décomposer lentement afin que l'âme supérieure ait le temps de trouver son chemin. (Ceux qui ont lu "Le Choc" comprendront).

Ainsi fut fait. Le 16 mai 1990, Mr Tsang étouffait son fils, puis sa femme, s'enfuyant ensuite à Singapour pendant une semaine, le temps que l'âme de Madame Tsang devienne kvei-chenn. Le 25 mai, Mr Tsang se livrait à la police. Il vient d'être condamné non pour meurtre mais pour homicide. Mrs Tsang hante son esprit et ceux des autres.

Hong Kong n'a pas le privilège de ce genre d'histoire bien que les tribunaux aient à statuer dix à douze fois par an sur des drames similaires qui ont tous pour point commun la même cause: l'argent et provoque le même résultat par superstition et croyance.

Serge Berthier

Le coin de l'éditeur - Lettre de Hong Kong et de Chine - 1/05/1990

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