A propos des événements de Tiananmen

Le Chinois a en moyenne vingt-quatre ans et deux mois et deux Chinois sur trois ont moins de trente ans. Le pouvoir chinois a en moyenne quatre-vingt-trois ans, c'est-à-dire quatre-vingt-quatre ans pour Deng Xiao Ping et quatre-vingt-deux ans pour Yang Shankun, le président de la Chine. Personne ne devrait donc être surpris de voir les uns et les autres cohabiter dans un dialogue de sourds. Cohabiter est le mot exact parce que, de tout temps, le Chinois n'a jamais eu son mot à dire sur la façon dont les gouvernants détiennent le pouvoir. Chacun vaque à ses affaires comme si l'autre n'existait pas.

Bien sûr, il y a des instants où l'un rencontre l'autre, où des gouvernants tombent pour être remplacés par d'autres, mais on peut qualifier ces événements de sporadiques. Pour ne pas remonter trop loin dans l'histoire de la Chine, on peut citer parmi ces derniers la révolte des Boxers au début du siècle, le mouvement du 4 mai 1919 qui aboutit au renversement de la dynastie Qing, le massacre de 1927 à Shanghaï, la longue marche, la fuite de Chiang Kai-shek en 1949, la grande purge des années 1950, la révolution qui n'avait de culturelle que le nom de 1966. Et lorsque la poussière retombe sur le cadavre des vaincus, le peuple chinois retourne à sa condition première et les gouvernants, nouveaux ou non, à leurs petits jeux.

Nous avons écrit dans l'éditorial de la Lettre nº5: "Nous entrons dans une période de turbulence certaine dont l'issue est connue … Le système est condamné à ne pas se démocratiser".

Que vient-il donc de se passer?

Le 14 avril, Hu Yaobang meurt. Le 17, des étudiants chantent des slogans avec des mots comme liberté et démocratie. Le 18, six mille personnes se rendent de l'université de Pékin à la place Tianamen. Plus tard ils se groupent devant les quartiers de Li Peng et cherchent à le rencontrer.

Le 19, ils sont trente mille. Une pétition est signée, demandant des réformes. Le parti délègue trois députés de l'Assemblée, mais les étudiants sont vexés. Ils veulent négocier avec le pouvoir, pas les employés du pouvoir.

Le 21, ils sont deux cent mille à Tianamen. Ce n'est pas encore suffisant pour émouvoir les autorités. La place peut contenir un million de gens.

Le 23, il y a des émeutes à Changdu, Nanking et Xian. Un journal est censuré.

Le 28, le parti communiste délègue un comité pour discuter avec les représentants des étudiants. Le 30 avril, échec des discussions.

Le 7 mai, Zhao Ziyang, qui est revenu de Corée du Nord, dit au président de la Commission de l'Education, Li Tieying, de négocier quelque chose (Note de l'éditeur: l'une des principales revendications des étudiants est d'abolir le passage obligé en province des étudiants pékinois en fin d'études, tous étant des fils de notables!). En vain. D'autant plus en vain que les étudiants savent que Gorbachev arrive le 15. Avec lui arrive la presse internationale, une centaine de journalistes dont bon nombre se croient revenus en 1968.

D'ailleurs Den Xiao-ping fait comme de Gaulle. Il quitte Pékin. On le dit fini. Mais la Chine n'est pas l'Irlande. Deng fait le tour des popotes des armées de la province. A quatre-vingt-quatre ans, il connaît la musique. C'est le dernier survivant avec son frère d'armes, le Président (en politique, c'est la qualité suprême). Quand il est rassuré sur l'intendance, il revient et frappe via Li Peng interposé. Maintenant commence la guerre des bureaucrates, loin de la foule.

Aujourd'hui, rien n'est résolu sur le fond.

Pour les dinosaures du pouvoir qui vivent et gouvernent par la force de l'habitude, continuation est le mot. Tous autant qu'ils sont, ces gouvernants sont avant tout des champions de la lutte d'influence, des amitiés qui se font et se défont. Ils sont arrivés là par ruse, par hasard, par le jeu des circonstances, par abandon des autres. Avant tout parce qu'ils étaient tenaces et chanceux. Ils courent un immense marathon commencé dans les années 1920 et le peloton est de plus en plus élimé. Ce n'est pas maintenant qu'ils vont s'rrêter de courir. Pour eux il n'y a jamais de vrais problèmes, seulement des priorités et un choix ou une stratégie.

Quant aux étudiants, ils viennent de réaliser qu'ils avaient le choix entre courir le même marathon ou devenir des victimes. C'est un choix qu'ils refusent. Ils pensent qu'il doit bien y avoir un autre moyen de vivre. Il suffit de regarder ailleurs, dans les pays occidentaux où, paraît-il, il n'y a pas de marathon. Les gouvernants vont et viennent démocratiquement. L'économie fonctionne. Les rues sont pleines de voitures, les vitrines regorgent de gadgets indispensables, la vie est belle.

Serge Berthier

Le coin de l'éditeur - Lettre de Hong Kong et de Chine - 1/06/ 1989

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