Etre populaire en Europe

Dire qu'une parcelle de temps totalement arbitraire à son propre caractère est probablement erroné puisque les jours, les années et les siècles se fondent imperceptiblement dans un passé d'où n'émergent que quelques faits majeurs chers à la mémoire des historiens.

Il est cependant vrai que, tout comme un individu a des humeurs, une société a ses époques et ses passions dont l'empreinte se retrouve sur tout ce qui entoure l'homme à ce moment-là: vêtements. meubles, publicité, gestes, discours, coupes de cheveux, journaux et nominations ministérielles.

Etre alors populaire, c'est être l'incarnation de l'humeur qui prévaut. Mikhail Gorbatchev l'a compris avant les autres. Depuis, de Varsovie à Bucarest, de la Croatie à l'Azerbaïdjan en passant par Oulang-Bator (Mongolie), un souffle de liberté a balayé des décennies d'histoire et de misère et, chaque jour, on en constate les effets sur les visages et les journaux, avec en gros caractères des noms hier obscurs, aujourd'hui symboles de liberté. Il n'y a guère qu'ici, en Chine, à Taïwan ou à Hong Kong que le hit-parade des célébrités ne change pas et que l'humeur qui prévaut en Occident fait fiasco. On ne saurait en être surpris, la Chine a prouvé depuis 4 500 ans qu'elle était immunisée contre les modes extèrieures. Après tout, son calendrier n'a jamais changé, quand bien même il fut réglé par des jésuites vivant à l'heure grégorienne.

Dans la période de turbulence qui s'annonce en Europe, il est probable que ce défaut va devenir une vertu car il renforcera la stagnation politique chinoise au bénéfice des gouvernants (et l'essentiel en politique n'est-il pas de survivre?).

Si la stabilité de l'univers chinois semble aujourd'hui plus assurée que la stabilité politique de la Grande Europe, c'est que nos démocraties occidentales vont avoir fort à faire pour satisfaire des ambitions que, depuis le Congrès de Vienne, nous n'avons jamais su satisfaire. Trop occupées à refaire l'histoire contemporaine, elles vont délaisser l'Asie. Au reste, il sera plus facile d'aller surveiller une usine de tricot dans la banlieue de Budapest ou de Varsovie que d'aller à Shenzhen ou à Canton.

Est-ce dire que les économies locales ainsi abandonnées à leur sort vont mourir de la mort lente des choses inutiles et sans intérêt? Non, car vendre des télévisions en Roumanie, c'est bien mais c'est peu. La Chine a tous les ans une petite Roumanie de plus à nourrir et les entreprises françaises qui se demandent si elles doivent aller dans les Carpates ou à Pékin feraient bien de le garder à l'esprit.

Pour les hommes politiques qui nous gouvernent, c'est autre chose. On ne peut pas à la fois s'occuper des exigences de l'Histoire et de l'éducation des Chinois en matière de démocratie. Ceux-ci auront d'ailleurs tout le loisir de voir avec quelle efficacité ce système politique fonctionne quand il faut satisfaire les espoirs et les revendications de populations disparates, déchirées par de moyennâgeuses superstitions et l'ambition politique des uns et des autres.

Les économistes, eux, jugeront à l'aune de leur statistique si ces pays font mieux en matière de développement que la performance réalisée ces dix dernières années en Chine sous l'impulsion de Deng Xiaoping.

L'Histoire jugera le reste mais, s'il est vrai qu'il faut lire le passé pour comprendre l'avenir, alors Mr Deng peut mourir en paix. Son record tiendra.

Serge Berthier

Le coin de l'éditeur - Lettre de Hong Kong et de Chine - 19/02/1990

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