De la création du Hongkongus Britannicus

Du dictionnaire de Trévoux à l'encyclopédie de Diderot, en passant par les dossiers de Joseph d'Hémery qui catalogua 501 auteurs, écrivains et hommes de plume entre 1748 et 1753, le besoin de trier et de classer nos idées et notre prochain ne date pas d'hier et les modes de classement ne se comptent plus. Prenez par exemple celui de l'Encyclopédie Chinoise, imaginée par Jorge Luis Borge que dissèque Michel Foucault dans "l'Ordre du discours":

Les animaux y sont classés ainsi: a) appartenant à l'Empereur, b) empaillés, c) apprivoisés, d) cochonnets, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens sauvages, h) compris dans la classification, i) affolés, j) innombrables, k) dessinés avec une brosse de poils de chameau, l) et cetera, m) venant juste de casser le bol d'eau, n) ceux qui de loin ressemblent à des mouches.

L'arbitraire de cette classification est significatif, tout comme la classification du Koung-Kouo-Keue, en ceci qu'il défie nos propres conventions. Il définit un univers qui nous est étranger, mais qui, ayant duré, était stable.

Crèer des catégories et les organiser est une affaire sérieuse et c'est pour avoir redessiné la méthodologie de la pensée que l'Encyclopédie fut considérée comme une machine de guerre.

Les Hongkongais qui n'arrêtent pas de vivre de nouveaux moments historiques (du moins ils le croient) viennent de créer une nouvelle classification: celle du Hongkongus britannicus.

Première particularité: son nombre. 50 000 Hongkongi Britannici pure souche auxquels se rajoutent les conjoints et les enfants de moins de 18 ans. Deuxième particularité: le Hongkongus Britannicus parle à peine l'anglais. Sur un Q.I de 800, son Anglais compte pour 50. Après tout il n'y a que les lecteurs du livre des snobs et les Brummel qui croient que britannique est un mot anglais.

Le Hongkongus Britannicus est jeune. Il a entre 30 et 40 ans (200 points), 15 ans d'expèrience (150 points) et une bonne éducation (150 points). Il a été boy-scout, membre d'une association ou maître-nageur (50 points).

Au total son Q.I maximum atteint 650 points auxquels s'ajoutent 150 points que l'Encyclopédie locale (British Nationality Hong Kong Bill) appelle "special circumstances" et que tout darwiniste qualifierait de "points de sélection naturelle".

Hong Kong vient donc de diviser sa population en Hongkongi Britannici et autres. 1938 journalistes, éditorialistes et ingénieurs-informaticiens (ici considérés comme hommes de plume…) soit 18,8% de la profession, seront parmi les élus ainsi que 19 000 entrepreneurs qui ne font pas partie de la super-catégorie des 500 premiers investisseurs déjà canadiens, australiens, philippins ou américains.

C'est une grande illusion de la politique que de croire qu'en légiférant, on résoud un problème humain et, ironiquement, c'est dans le domaine de l'économie, qui est censée être une science mathématique, que les prévisions des uns et des autres se sont toujours avérées contredites par le futur.

Chesterton faisait remarquer que lorsque les gens cessent de croire en Dieu, ils se mettent à croire en n'importe quoi. Ce qui est beaucoup plus dangereux. Le miracle, aussi inexplicable qu'il soit, fait place à des propositions présentées sous le couvert d'un jargon statistico-scientifique. Comme cette échelle de 800 points créée pour définir le Hongkongais. Hèlas, cela n'apporte qu'une confusion morale et spirituelle qui vide progressivement toute organisation sociale de sa cohésion et de sa raison d'être.

Il est très improbable que les mesures annoncées, si elles sont adoptées par le parlement de Londres, ce qui n'est pas chose certaine, bénéficient à Hong Kong.

Serge Berthier

Le coin de l'éditeur - Lettre de Hong Kong et de Chine - 19/02/1990

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